Post COVID-19 : actualités sociétales et prospectives

Opinion | Cessons d’aider les centres des villes pro-zones commerciales

Le programme gouvernemental «Action cœur de ville» qui ambitionne de revitaliser le centre de 222 villes françaises est d’ores et déjà condamné à l’échec dans bon nombre de cas. En cause ? Le commerce de périphérie, qui a vidé les cœurs de ville, continue de prospérer, avec l’aval des acteurs publics, écrit Franck Gintrand.

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Par Franck Gintrand (conseil auprès des collectivités locales et délégué de l’Institut des territoires)
Publié le 19 nov. 2019 à 11h16Mis à jour le 20 nov. 2019 à 10h25

Depuis plusieurs années, de nombreuses villes moyennes françaises sont touchées par le même phénomène : la dévitalisation de leur cœur de ville. La fermeture de commerces ou encore le départ de professions libérales s’y sont multipliés, à un niveau tel que le gouvernement s’est décidé à mettre en place à la fin de l’année 2017 un vaste programme d’actions pour enrayer la situation, le plan «Action cœur de ville».

Ce sont en tout 222 villes, aussi bien sur le territoire métropolitain qu’ultramarin, qui ont été sélectionnées pour bénéficier d’aides financières. Elles partageront une enveloppe de 5 milliards d’euros sur cinq ans. Cet accompagnement doit permettre de soutenir les actions de revalorisation des centres autour de plusieurs axes : le logement, le développement économique et commercial, l’accessibilité et les mobilités, la mise en valeur du patrimoine ou encore l’accès au service public. L’ensemble de ces actions a pour but d’améliorer les conditions de vie des habitants et de refaire des centres-villes le lieu privilégié de l’activité économique et de la mixité sociale.

Concurrence des périphéries

Si ce plan affiche l’ambition d’accompagner des villes dont les difficultés sont réelles, il a de grandes chances d’échouer dans bon nombre de cas. Et ce même avant même d’avoir commencé à entrer dans les faits. En cause ? L’absence de mesures concrètes et fortes prises pour lutter contre le développement du commerce dans les périphéries des communes. C’est pourtant l’essor continu des surfaces commerciales aux abords des villes qui a, année après année, décimé les nombreux commerces de proximité, et la vitalité des cœurs de villes avec. Il y a en effet une triste réalité qui a fini par émerger : là où les centres commerciaux poussent, les centres-villes finissent peu à peu par se vider.

Dans cette guerre commerciale, le commerce de périphérie dispose de tous les atouts pour gagner : des parkings gratuits, une facilité d’accès, une offre commerciale diversifiée avec l’arrivée de magasins d’habillement ou de la maison autrefois réservés au centre-ville, des animations régulières ou encore des espaces propres et sécurisés. Impossible donc pour les commerçants de proximité de tenir sur le long terme tant les dés apparaissent comme pipés.

Projets commerciaux

Pourtant, malgré les difficultés que connaissent de nombreux centres-villes, les projets commerciaux en périphérie continuent de se développer sur tout le territoire. Y compris dans de très nombreuses villes sélectionnées dans le plan «Action cœur de ville» pour leur situation particulièrement problématique.

Rien qu’en Occitanie, plus de la moitié des villes bénéficiaires du plan, soit 14 villes sur 25, ont au moins un projet d’extension ou de création commerciale située dans leur périphérie qui a été autorisé en 2018 et/ou en 2019, alors même que le gouvernement avait déjà détaillé son programme d’aide. Ainsi Agde, Albi, Alès, Béziers, Cahors, Carcassonne, Lunel, Montauban, Narbonne, Perpignan, Pamiers, Revel, Sète et Villefranche-de-Rouergue ont vu leurs surfaces commerciales en périphérie augmentées ces deux dernières années, tandis qu’Auch, Castres, Mazamet, Millau, Figeac, Foix, Lourdes, Mende, Rodez, Tarbes et Lourde n’ont pas de projets autorisés pour l’instant).

Une menace trop souvent prise à la légère

Comment expliquer cette dynamique contradictoire ? Deux raisons peuvent être invoquées. D’une part, les villes n’ont tout simplement pas les moyens d’interdire un projet commercial situé dans une commune périphérique, quand bien même le maire souhaiterait protéger son centre-ville, sachant qu’un ensemble commercial représente une manne financière difficile à refuser. D’autre part, certains élus restent encore persuadés que le commerce en périphérie n’a pas d’impact négatif sur leur centre-ville.

C’est par exemple le cas de la ville de Cahors, ville bénéficiaire du plan gouvernemental. Là-bas, un ensemble commercial de plus de 8.000 mètres carrés, Les rives du Lot, a été autorisé en 2018. Alors même que les commerçants du centre-ville ont manifesté leur inquiétude et l’incohérence du projet avec le plan de revitalisation, le maire de Cahors et président du Grand Cahors, Jean-Marc Vayssouze-Faure, ne voit pas où est le problème.

Pour lui, «si la société a longtemps opposé les offres de centre-ville avec celles des périphéries, le péril du commerce est aujourd’hui incontestablement le commerce en ligne». Tiens donc. Si internet constitue le danger que cet élu décrit, on comprend mal pourquoi les zones commerciales veulent se développer, ni en quoi leur développement pourrait aider les commerces de centre-ville à affronter une concurrence toujours plus rude…

Ces politiques qui prétendent relever des centres-villes tout en autorisant la concurrence périphérique à se renforcer sont-elles de bonne foi ou cyniques ? A la limite qu’importe. Elles consistent à dépenser de l’argent public en vain alors même que celui-ci se fait rare. En continuant d’autoriser le développement de surfaces commerciales dans la périphérie des villes alors même qu’il ambitionne de sauver les cœurs de ville, l’Etat ne fait qu’alimenter le problème qu’il s’efforce de résoudre, car plus les centres commerciaux de périphérie se développeront, plus les centres-villes se videront. C’est un véritable non-sens dont on connaît malheureusement déjà l’issue : des centaines de millions d’argent public jetés par les fenêtres.

Franck Gintrand, conseil auprès des collectivités locales, est délégué de l’Institut des Territoires. Son dernier livre : «Le jour où les zones commerciales auront dévoré nos villes» (Thierry Souccar éditions, 2018).

Lettre d’actualité de la Fnau

Les agences d’urbanisme se mobilisent auprès des collectivités pour accompagner la relance et fabriquer une ville plus résiliente

La ville d’après et les nouvelles ségrégations spatiales

 Dans une tribune au « Monde », le sociologue et urbaniste Yankel Fijalkow explique que la crise sanitaire va renforcer sur le long terme les inégalités spatiales, certains individus n’ayant pas la possibilité de se distancier si la maladie revient en force.  

FNAU 41e Rencontre nationale des Agences d’urbanisme

Les 41e rencontre des agences d’urbanisme se dérouleront à Brest les 1er et 2 décembre 2020. Nous y explorerons nos futurs heureux.
Pour cette 41e Rencontre, nous avions choisi de traiter des horizons vers lesquels des transitions réussies pouvaient nous mener. La crise du covid-19 nous a confortés dans notre choix : réenchanter le monde et les territoires de demain n’a jamais été aussi impérieux. La prise de conscience de la fragilité de nos sociétés à placé la question du monde d’après au centre des débats. Sans doute, ce monde d’après à imaginer aujourd’hui ne superpose pas totalement aux futurs que nous avions encore hier à l’esprit. Le monde d’après, c’est évidemment l’organisation de la vie après le confinement et avec le virus. C’est la relance économique, la lutte contre la casse sociale. C’est encore la gestion de l’urgence. Se projeter à l’horizon 2040 peut sembler, dans ce contexte, inopportun. Pourtant, le risque de voir privilégier la reprise économique à court terme, avec les recettes et projets du passé, au détriment des enjeux sociaux et écologiques de moyen et long termes rend cet engagement prospectif plus nécessaire que jamais. Le réseau des agences d’urbanisme souhaite ainsi faire de sa 41e rencontre un moment collectif de prospective participative pour explorer nos futurs, au regard de ce que nous dit la crise sanitaire actuelle et des enjeux à relever pour construire les territoires désirables de demain ?  Seront ainsi notamment explorés et débattus : les formes possibles de la ville de demain ; le renouveau territorial par l’industrie ; la smartcity vs le lowtech ; les formes de commerces, de la mobilité ou encore l’avenir de l’objectif de zéro artificialisation. Co organisé par l’agence d’urbanisme Brest-Bretagne (Adeupa) et la Fnau, l’événement se déroulera à Brest. Toutes les précautions sanitaires réglementaires seront mises en oeuvre lors de l’événement. Il sera également largement participatif et retransmis en vidéo.
  Avec le soutien de

Permettre aux villes moyennes de se projeter comme les villes de demain

Publié le 07/05/2020

La Caisse des dépôts (CDC) est partenaire de l’ANCT dans la coordination du programme Action Cœur de Ville. Au moment où les collectivités ont besoin de solutions pour préparer la relance, Olivier Sichel, directeur de la Banque des territoires de la CDC, appelle de ses vœux un « acte II du programme » pour restaurer un tissu socio-économique local détérioré par la crise sanitaire et activer la réalisation des projets.

L’ANCT coordonne ce programme national. Comment la Banque des territoires travaille-t-elle avec nos équipes ?

Nous avions été associés par l’État à l’élaboration du programme. Une relation de travail étroite s’est donc très naturellement nouée entre les services de l’État chargés du pilotage du programme au sein de l’ANCT et la Caisse des dépôts.

Notre équipe projet échange de façon constante et régulière avec le préfet Rollon Mouchel-Blaisot et son équipe, à l’ANCT, afin de trouver des solutions aux difficultés rencontrées par les villes et de capitaliser sur des expériences réussies pour enrichir le programme.

Aujourd’hui, deux ans après son lancement, où en est concrètement le programme Action Cœur de Ville ?

La redynamisation des centres-villes est un projet complexe. C’est pourquoi les dix-huit premiers mois du programme ont été consacrés à accompagner les collectivités dans l’élaboration de leurs plans d’action. Lors de cette première étape, nous avons financé pour près de 24 millions d’euros de missions de conseil. Il me semble important de souligner que ces villes n’avaient jamais eu accès à autant de moyens pour travailler leurs projets. Beaucoup de territoires ont désormais des projets solides.

Nous en sommes donc, aujourd’hui, à la deuxième étape, celle de la transformation. Et ce, malgré la crise, pour poursuivre la phase de décollage amorcée depuis plusieurs mois. Nos équipes sont de plus en plus sollicitées pour apporter des solutions d’accompagnement et de financement viables, adaptées, destinées à la fois aux collectivités publiques et aux porteurs de projets privés.

Pouvez-vous nous citer des exemples de ces projets ?

Au moment où je vous parle, les premières réalisations sortent de terre. De la rénovation de locaux commerciaux, comme à Dole (39), au réaménagement de l’espace public – au bénéfice des mobilités douces, par exemple – à Nogent-le-Rotrou (28), Avignon (84) ou Cahors (46) : les cœurs de ville évoluent pour offrir un environnement plus attractif.

Chaque jour, de nouveaux équipements et services apparaissent, à l’image du cinéma Grand Forum à Dieppe (76), des résidences-services séniors de Narbonne (11), Mont-de-Marsan (40) et Dunkerque (59) ou, encore, des lignes de bus à haut niveau de service Möbius, une solution de mobilité durable, à Angoulême (16).

Les territoires s’outillent aussi avec notre soutien. En 2019, la Banque des Territoires a investi plus de 11 millions d’euros dans des sociétés foncières, capables de mener des opérations de transformation commerciale en centre-ville, comme à Belfort (90) ou La Roche-sur-Yon (85).

Au total, depuis le lancement du programme, les équipes de la Banque des Territoires ont engagé plus de 390 millions d’euros destinés à 1 383 projets [NDLR : au 31 mars 2020].

Quels principaux enjeux identifiez-vous  afin de relancer le programme après la crise sanitaire ?

La crise sanitaire bouleverse l’agenda des priorités, à court terme : son impact sur les écosystèmes locaux, parfois fragiles, des cœurs de ville appelle une mobilisation renforcée et, sans doute, à un acte II du programme. Des solutions nouvelles pour reconstruire un tissu socio-économique local endommagé et pour relancer la transformation des projets vont devoir être activées.

Nous travaillons sur de nouvelles offres pour accompagner les villes dans cette période difficile. En premier lieu, la relance du commerce local va s’imposer, car cette crise engendre aussi des changements de formats et de comportements chez les consommateurs. Tout cela nécessitera de redoubler notre accompagnement.

Nous allons donc proposer rapidement des initiatives pour aider les villes à relancer leurs opérations : sur le commerce de proximité, sur la soutenabilité financière des opérations déjà programmées, sur la préparation accélérée de nouveaux sites de projet et sur des projets de résilience climatique.

À moyen terme, l’enjeu n’est pas seulement de réparer, mais aussi de préparer l’avenir, avec l’objectif de permettre aux villes moyennes de se projeter comme les villes de demain. Les villes moyennes sont des laboratoires où des solutions innovantes peuvent s’épanouir. Elles sont également des espaces propices pour conforter et réinventer la place de la nature en ville, à l’heure où le dérèglement climatique exige d’interroger la façon de concevoir les villes et la gestion de la densité humaine.

Les modalités d’intervention de la Caisse des dépôts
Le programme Action cœur de ville est une priorité pour la Banque des Territoires qui a mobilisé, dès le départ, 1,7 milliard d’euros, sur cinq ans, au profit des 222 territoires identifiés.
Ces moyens servent à financer des expertises, à hauteur de 100 millions d’euros, pour que les villes sécurisent leurs projets et entreprennent des démarches innovantes. 700 millions d’euros sont consacrés à des prêts contribuant à la redynamisation du territoire, et la Banque des territoires investit également 900 millions d’euros aux côtés de partenaires privés pour des projets locaux et le développement des sociétés foncières.
Les filiales de la Caisse des dépôts s’engagent, elles aussi, pour la réussite du programme : CDC Habitat, par exemple, mobilise 1,8 milliard d’euros sur cinq ans pour la construction et la réhabilitation de logements en cœur de ville.
La SCET, Icade, Transdev ou CDC Biodiversité sont également engagées pour apporter des solutions aux 222 villes, chacune dans leurs domaines respectifs : l’ingénierie territoriale, l’immobilier, la mobilité et la résilience climatique.

Crédit photo : Jean-Marc Pettina

Les espaces naturels dans les villes du futur pourront sauver des vies

De véritables espaces naturels en ville pourraient réduire les décès prématurés par centaines chaque année.

À quoi ressembleront les villes du futur ? Pour le bien-être humain et économique, comme pour le climat, elles devront être vertes. Les « espaces verts », ou plutôt, de vrais espaces naturels qui n’auraient rien d’artificiel, seront la clé pour que ces villes puissent être vivables. Si le constat paraît presque évident si on pose la question du point de vue du moral des habitants, il s’avère également être de plus en plus un fait scientifique, une condition sine qua non que l’on puisse vivre, à proprement parler, dans ces villes.

Une étude espagnole parue ce 28 avril 2020 dans The Lancet Planetary Health en arrive à la conclusion qu’une plus large « canopée », entre autres espaces de verdure, a un impact direct sur la santé des citoyens et des citoyennes. Les auteurs prennent Philadelphie comme cas pratique, mais considèrent que leur méthodologique peut s’adapter à toutes les aires urbaines du monde. Ils basent leurs travaux sur les données statistiques rassemblées lors d’une précédente étude, parue en novembre 2019 dans la même revue scientifique.

Ce nouveau travail de recherche s’inscrit effectivement dans la continuité d’autres travaux autour de l’impact de la nature sur l’humanité. Entre autres publications, des scientifiques publiaient en mai 2019 une étude — basée sur 3 500 participants — montrant que les enfants qui grandissent dans des environnements naturels, et donc pas directement dans les villes, présentent moins de risques de soucis mentaux en grandissant, et une plus grande vitalité (niveau ressenti d’énergie).

Image d’illustration, ville « verte ». // Source : Public Domain Vectors

ET SI LA NATURE SAUVAIT DES VIES ?

Le travail que les scientifiques espagnols livrent dans The Lancet Planetary Health a le mérite d’être précisément chiffré, et de montrer que cela peut s’avérer être une question de vie ou de mort au sens littéral. Ils ont cherché à estimer le nombre de décès prématurés, toutes causes confondues, qui pourraient être évités par l’accroissement d’un environnement naturel au sein d’une ville. Ils ont procédé à différents scénarios d’extrapolation à partir des données en leur possession sur la ville de Philadelphie, à la fois sur la mortalité et sur la superficie des espaces verts actuels.

403 DÉCÈS PRÉMATURÉS POURRAIENT ÊTRE ÉVITÉS CHAQUE ANNÉE

Le scénario le plus ambitieux est celui que la ville cherche actuellement à atteindre, à savoir que la couverture forestière totale de Philadelphie représente 30 % de l’aire urbaine d’ici 2025. Si cet objectif était rempli, alors d’après les chercheurs ce seraient 403 décès prématurés en moyenne qui pourraient être évités chaque année. Cela représente tout de même 3 % de la mortalité globale à Philadelphie. Même les scénarios les moins ambitieux resteraient positifs : si la canopée est portée à 5 % de la ville, cela mènerait à 271 décès en moins par an ; une augmentation jusqu’à 10 % permettrait d’éviter 376 décès chaque année.

« Bien que chaque ville ait ses propres caractéristiques, cette étude fournit un exemple pour toutes les villes du monde : de nombreuses vies peuvent être sauvées en augmentant les arbres et l’écologisation des environnements urbains, même à des niveaux modestes », écrit Mark Nieuwenhuijsen, le coordinateur de l’étude. «  Les espaces verts augmentent la biodiversité et réduisent l’impact du changement climatique, rendant nos villes plus durables et plus vivables », ajoute le scientifique.

UNE DIMENSION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

L’étude élargit son horizon aux champs économiques et sociaux. Car les auteurs ne se contentent pas de montrer que les espaces verts peuvent véritablement améliorer la santé et sauver des vies, ils expliquent qu’ils peuvent générer un bénéfice de 4 milliards de dollars.

L’autrice principale de l’étude, Michelle Kondo, ajoute à cela que le constat est clair : une majeure partie des décès prématurés qui peuvent être évités concernent les quartiers les plus pauvres de la ville : « Les programmes de reforestation urbaine ne sont pas seulement essentiels pour améliorer la santé publique, ils sont aussi une façon de réduire les inégalités dans la santé et de promouvoir une justice environnementale. »

Changeons nos villes pour le mieux

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Cyclistes au centre-ville de Montréal en hiver

La prospective est à la mode ces temps-ci. Chacun d’entre nous pronostique ou rêve aux changements qui pourraient survenir une fois arrivés « de l’autre côté de la pandémie ». Parmi les bouleversements espérés ou redoutés, plusieurs concernent les villes et les interactions entre leurs habitants, certains prédisant même la fin de la ville.

Christian SavardCHRISTIAN SAVARD
DIRECTEUR GÉNÉRAL DE VIVRE EN VILLE

À première vue, on peut comprendre cette réaction anxieuse : plusieurs grandes villes sont touchées et, tout près de nous, les situations de New York et de Montréal inquiètent. La densité est souvent mise au banc des accusés.

Mais il faut rappeler que si les grandes villes sont fortement touchées par les épidémies, c’est avant tout parce qu’elles en sont la porte d’entrée et qu’elles sont le lieu de nombreux échanges culturels et économiques. Les ports, les aéroports, les grands rassemblements (congrès, spectacles, évènements sportifs) s’y trouvent pour la plupart.

On peut observer par ailleurs que des villes asiatiques à la densité supérieure à celle de Montréal, comme Singapour ou Hong Kong, sont jusqu’ici bien parvenues à limiter l’épidémie. C’est une illustration que la densité n’empêche pas la distanciation physique et le contrôle des maladies infectieuses au XXIe siècle.

Prenons un pas de recul historique pour nous rappeler que le fait urbain n’a pas faibli en dépit des malheurs qui ont pu l’affecter. Les épidémies ne sont pas une plaie récente, et ni la peste ni le choléra n’ont empêché globalement les villes de prospérer. De même, après s’être avérées des cibles de choix pour les bombardements lors de la Seconde Guerre mondiale, les villes ont tout de même été reconstruites.

Les grandes catastrophes qui ont touché les villes ont plutôt contribué à les améliorer qu’à les faire abandonner, et c’est en partie aux épidémies passées que nous devons nos égouts, nos aqueducs, nos grands parcs.

Dans la fièvre de la crise, il est parfois rassurant de s’imaginer un « monde d’après » complètement différent, mais l’histoire nous apprend que les choses ne changent pas tant que cela. D’ailleurs, pensons-y un instant : reconstruire nos villes sous le seul angle de la distanciation physique serait une catastrophe écologique et un gouffre financier.

Si les villes de demain doivent s’adapter, c’est beaucoup plus à des tendances de fond et à des besoins permanents qu’aux impératifs transitoires liés à la pandémie, qui ne doit pas devenir notre seule obsession.

Parce que oui, nos villes devront changer.

Défis d’avant, défis d’après

Dans la vie d’avant, nous faisions face à des défis, comme l’iniquité et les changements climatiques, qui vont persister dans la vie d’après. Ce sont ces enjeux qui doivent devenir notre grille d’analyse dans la réflexion que suscite ce moment de pause.

Il n’y a d’ailleurs pas de contradiction entre, d’une part, s’attaquer à ces enjeux fondamentaux et, d’autre part, rendre nos villes plus résilientes aux épidémies.

Nous pouvons et devons miser dès maintenant sur la ville de la sobriété, de la proximité et de l’efficacité, par diverses mesures dont voici quelques exemples :

– Mettons un frein à l’étalement urbain pour protéger des terres agricoles qui pourront, au besoin, accueillir une production nourricière et soutenir des systèmes alimentaires de proximité ;

– Donnons plus d’espace aux déplacements actifs, maintenant que nous avons redécouvert leurs vertus pour notre santé mentale ! Ce qui favorise, en temps normal, leur pratique devient crucial, nous l’expérimentons aujourd’hui, quand piétons et cyclistes doivent se tenir à distance les uns des autres ;

– Préservons un tissu commercial de proximité, abondant et diversifié : nous réduirons la dépendance à l’automobile et éviterons, en cas de crise, autant les attroupements que la pénurie ;

– Plantons des arbres pour améliorer la qualité de l’espace public et créer, au pied de chez soi, des îlots de fraîcheur qui seront bienvenus si le confinement coïncide avec une vague de chaleur ;

– Construisons beaucoup de logements abordables et de qualité : ceux qui sont mal chez eux seront pénalisés s’ils doivent s’isoler. Une crise du logement, c’est la pire chose à subir en temps de confinement.

La crise que nous vivons nous incite à accélérer ces transformations, au-delà des projets pilotes et des initiatives ponctuelles. C’est à grande échelle que le changement doit s’opérer pour être à la hauteur de la crise climatique, de la crise sociale et, peut-être un jour, d’une nouvelle crise sanitaire.

Nous ne vivrons pas pour toujours à 2 mètres de distance les uns des autres. Tôt ou tard, nous recommencerons à nous rassembler. L’été, le Québec continuera de vivre au rythme de ses festivals et l’hiver, nos arénas se rempliront à nouveau.

En attendant, attelons-nous à changer nos villes pour le mieux, dès maintenant.

La campagne va-t-elle reprendre sa revanche sur la ville?

Éric Charmes/Michel Lussault. La campagne va-t-elle prendre sa revanche sur la ville ?

Mis en ligne le 07/05/2020

Vue de Brienz (Suisse). © Timon Studler/Unsplash

Alors que le confinement a entraîné l’exode de nombreux citadins, la tentation de fuir les villes pour changer de cadre de vie semble plus forte que jamais. L’équilibre entre les villes et les campagnes va-t-il se modifier ? Le débat est ouvert entre le sociologue Éric Charmes et le géographe Michel Lussault.

“OUI. La campagne attire de plus en plus de citadins”

_Éric Charmes

« Quitter des villes devenues trop denses et anxiogènes : il est possible, sinon probable, que la situation actuelle avive chez les citadins un désir de campagne. Avec l’expérience du confinement, et face au spectre d’une résurgence de l’épidémie qui paralyserait à nouveau les métropoles, la balance pourrait fortement pencher chez celles et ceux qui hésitaient déjà à partir… Or cela viendrait renforcer, accélérer une tendance de fond d’ores et déjà à l’œuvre : depuis plusieurs décennies, on constate de vastes mouvements de population, allant des villes vers les campagnes. Ce phénomène inverse le schéma traditionnel : après avoir subi l’exode rural, les villages prennent aujourd’hui leur revanche – une revanche qui pourrait donc s’amplifier.

De quelles campagnes parlons-nous ici ? Certaines campagnes attirent peu ou pas du tout : ce sont les campagnes reculées, très éloignées des villes, qui sont généralement en proie au vieillissement, à la paupérisation. Certes, il arrive que ceux que l’on appelle les “néoruraux” s’y installent, mais, étant donné le nombre de personnes concernées, cela reste marginal. Les campagnes attrayantes sont celles dotées d’un potentiel touristique, et surtout celles qui se situent dans l’orbite, à une proximité raisonnable des villes. La revanche des villages concerne essentiellement ces campagnes périurbaines, composées de communes qui ne dépassent pas en général les 2 000 habitants. Près d’un quart de la population française vit désormais dans ces zones.

“Ceux qui gagnent les villages veulent profiter des avantages de la campagne tout en jouissant de ceux de la ville”

Éric Charmes

Les motivations pour y emménager sont multiples. Tout d’abord, l’aspect économique joue, bien sûr : dans les villes, les loyers sont très élevés et les espaces exigus, alors la perspective d’une maison avec jardin séduit largement (a fortiori en période de confinement…). Mais on vise plus globalement un cadre de vie plus rassurant, où l’on se déplace plus facilement, et où, contre l’anonymat des villes, l’on peut tisser des sociabilités nouvelles, des relations de voisinage et d’entraide. Enfin, la proximité de la nature est un critère décisif. Bref, on veut pouvoir profiter des avantages de la campagne… tout en jouissant aussi de ceux de la ville ! Car ceux qui gagnent les villages, loin d’adopter un mode de vie vie rural, restent urbains, connectés et mobiles : ils télétravaillent ou vont travailler en ville, font leurs courses dans les grands centres commerciaux, etc. Dans son livre La Révolution urbaine [1970], le philosophe Henri Lefebvre [1901-1991] soutenait que la vieille opposition des villes et des campagnes s’effaçait, en raison d’une extension de l’urbain. La France périurbaine illustre ce brouillage des frontières, et c’est précisément cette hybridation de la ville et de la campagne qui est recherchée.

 

Individualisme ou citoyenneté ?

“Les communes périurbaines tendent à devenir des clubs, des espaces résidentiels réservés, où le rapport aux lieux et aux personnes semble purement utilitaire”

Éric Charmes

Le phénomène est ambivalent. Dans la grande majorité des communes périurbaines, on constate ce que j’appelle une “clubbisation”. Ces communes tendent à devenir des clubs, c’est-à-dire des espaces résidentiels réservés, où le rapport aux lieux et aux personnes semble purement utilitaire. On paie son ticket d’entrée en achetant une maison et une cotisation en s’acquittant de ses impôts locaux, et ensuite on défend jalousement son mode de vie, son confort, ses privilèges. Contre cette clubbisation, je crois qu’il existe une version plus porteuse, “positive” : c’est lorsque la vie dans un village permet justement de s’arracher à cette logique individualiste de la satisfaction de ses désirs. En raison de sa taille limitée, qui constitue un avantage par rapport aux villes, le village apparaît comme une bonne échelle pour repenser en commun l’aménagement du territoire local, pour mettre en œuvre la transition écologique, pour relancer l’implication démocratique. Un peu partout se créent des jardins partagés, des circuits courts, des assemblées citoyennes… Les expériences de démocratie directe sont particulièrement vives dans un village comme Saillans dans la Drôme, peuplé de néoruraux dont certains s’inspirent du penseur américain libertaire et anarchiste Murray Bookchin [1921-2006], l’inventeur du concept de “municipalisme libertaire”. Cependant, des initiatives allant dans le même sens se développent aussi dans des communautés plus périurbaines, où la gauche radicale n’est pas dominante ! Par exemple, à Berrwiller, bourg du Haut-Rhin de 1 200 habitants, le maire a lancé il y a plus de dix ans une initiative qui a fait florès, la “journée citoyenne” : tel jour, les habitants sont invités à effectuer ensemble des travaux, à nettoyer des espaces verts, à échanger sur les grandes orientations de la vie locale…

“Je propose un ‘droit au village’, car celui-ci peut devenir un foyer de redynamisation de la vie collective”

Éric Charmes

Parler de “revanche des villages”, au-delà de la réalité démographique et sociologique du phénomène, peut prendre une tournure plus morale et politique. Il s’agit de porter la contradiction à ceux qui dénigrent le périurbain, qui en font le bastion du vote Rassemblement national ou le symbole d’une “France périphérique” un peu méprisable. Henri Lefebvre défendait un “droit à la ville”, pour que les citadins puissent expérimenter la ville autrement que sous ses aspects marchands et fonctionnels. Dans le même esprit, je propose un “droit au village”, partant de l’idée que celui-ci peut devenir un foyer de redynamisation de la vie collective, de l’expérience commune. Reste à savoir si les futures recrues de la France périurbaine concevront ainsi leur village, ou au contraire comme un club privé… »

 

NON. Les villes vont se réinventer

_Michel Lussault

« Je suis toujours dubitatif lorsque j’entends parler, encore aujourd’hui, d’un “retour aux campagnes”, d’un “désir de campagne”. Déjà parce qu’il ne s’agit pas d’un thème nouveau : la tentation de fuir les villes s’inscrit dans une tradition “urbanophobe” bien ancrée dans notre pays, qui idéalise la vie agreste, la terre, le rural. Elle était relayée par exemple par les hygiénistes du XIXe siècle, qui dénonçaient déjà la ville comme un milieu dangereux, pathogène, qu’il fallait purger de ses miasmes. Ensuite, il me semble que la volonté d’exode s’adosse bien souvent à une vision esthétisée, un peu mythique de la campagne. On fantasme sur une campagne rurale qui, en réalité, n’existe presque plus – tant les campagnes sont aujourd’hui massivement urbanisées. Non, plutôt que de quitter les villes, je crois qu’il est plus que jamais nécessaire de les réinventer.

“Extrêmement puissantes, les villes sont aussi vulnérables au plus haut point”

Michel Lussault

Quelles leçons pouvons-nous tirer de la pandémie ? Dans sa propagation, elle a révélé que la mondialisation a atteint son stade achevé. Et elle a montré que même les villes les plus sophistiquées, appuyées sur des ingénieries toujours plus performantes, pilotées par des systèmes d’intelligence artificielle toujours plus poussés, peuvent se retrouver paralysées en un temps record. Extrêmement puissantes, les villes sont aussi vulnérables au plus haut point. La nouveauté de cette pandémie réside dans la vitesse avec laquelle s’est manifestée cette vulnérabilité des grandes métropoles, des “villes-monde”.

Ce qui apparaît généralement comme une force peut soudain apparaître comme une faiblesse : prenons le cas de la densité. Dans la théorie urbanistique classique, la densité est perçue comme un avantage comparatif : elle permet de maximiser les interactions économiques et sociales, de concevoir des réseaux de transport plus efficients, d’éviter une sur-occupation des terres et des espaces naturels. Bref, c’est une vertu cardinale. Or, avec la pandémie, nous avons vu que cette même densité peut s’avérer un vecteur de fragilisation de la société tout entière, car elle est susceptible de faciliter une circulation virale. C’est comme si la densité s’était retournée contre elle-même, et contre nous.

 

Trames vertes et bleues

Doit-on en conclure qu’il faut en finir avec la densité ? Je ne le crois pas. La densité n’est pas mauvaise en soi, c’est notre manière de la concevoir qui doit être révisée. En termes d’architecture et d’aménagement de l’espace urbain, créer de la densité en érigeant des tours, en adoptant une vision purement verticale de la ville, est une option qui doit à mon sens être combattue. De même, il faut lutter contre l’omniprésence du bâti et la sacralisation du seul paysage urbain. Les zones denses où il y a des immeubles peuvent être aérées par l’intégration d’espaces verts, de bassins d’eau – ce que l’on appelle dans notre vocabulaire des “trames vertes et bleues”. Cessons de minéraliser à outrance les espaces construits ! Pour les décongestionner sans réduire la mobilité, l’ouverture et/ou l’extension de pistes cyclables ou de voies pédestres est évidemment un enjeu crucial. Cela permettrait de diminuer, voire d’annuler dans les centres la présence des voitures, auxquelles on a accordé une importance absolument démesurée et nocive.

“Je milite pour une ville à plusieurs vitesses, avec des îlots de résonance où l’accélération est suspendue”

Michel Lussault

Ces axes de transformation – vers une ville verte, saine, agile – sont connus et légitimes. Voilà déjà plusieurs décennies que les urbanistes réfléchissent aux “villes des courtes distances”, ou aux “villes à quinze minutes” : contre l’idée d’une métropole que l’on traverse de part en part, ce qui se cherche est une autre expérience de la ville, plus centrée sur le vécu réel des habitants. Or il y a ce besoin de proximité, de lenteur aussi. La métropolisation a été un facteur et un support de l’accélération du monde. Nous avons conçu nos villes pour promouvoir la vitesse, la rapidité, la fluidité. Pour ma part, je milite pour une ville à plusieurs vitesses. Parfois, il faut pouvoir aller vite, si l’on doit se rendre à l’hôpital par exemple. Mais nous devons également insérer dans le décor urbain des espaces où un autre rythme est possible : des îlots de calme et d’arrêts, non fonctionnalisés, comme des enclaves dans la frénésie ambiante. Cela peut passer concrètement par la piétonisation de places, ou mieux encore l’installation de squares, de parcs. Au XIXe siècle, le parc était conçu comme un lieu où l’on s’arrêtait pour s’arrêter, flâner, discuter sur les bancs…

“La pandémie me semble une opportunité pour réfléchir à la manière de mieux faire respirer nos villes sans en partir”

Michel Lussault

Pour reprendre un concept du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, nous avons besoin de tels espaces de résonance, où l’accélération est suspendue, où se (re)découvre un autre rapport aux lieux, aux personnes, à tout ce qui nous entoure. Rosa, toujours lui, parle aussi de la nécessité de retrouver des formes d’“indisponibilité” au monde. Je le suis sur ce point : jusqu’alors, la ville a été pensée sous l’angle de la fonctionnalité, de la disponibilité intégrale des choses. C’est la ville 24 heures/24, où tout doit pouvoir être accessible, livré très vite. Les îlots d’arrêt que j’ai évoqués introduiraient justement de l’indisponibilité au cœur du tout-disponible ; ils permettraient des moments d’échappée au cœur de la mobilisation constante. La pandémie, cet épisode fiévreux qui nous tient en haleine et qui, en même temps, a ralenti la vie quotidienne, me semble une opportunité pour réfléchir à la manière de mieux faire respirer nos villes, sans en partir. »

Comment le coronavirus a réveillé l’intelligence collective mondiale

Partout dans le monde, épidémiologistes, praticiens, ingénieurs (et tant d’autres) exploitent sans relâche le flot de données sur l’épidémie pour modéliser sa progression, prédire l’impact des interventions possibles ou développer des solutions aux pénuries de matériel médical.

Ils génèrent des modèles et des codes ouverts et réutilisés par d’autres laboratoires.

Le monde de la recherche et de l’innovation semble s’être pris d’une frénésie de collaboration et de production de connaissances ouvertes tout aussi contagieuse que le coronavirus.

Serait-ce donc ça, la fameuse « intelligence collective » censée résoudre nos problèmes planétaires majeurs ?

La science, un réseau bâti sur les épaules des géants

En 1675, Newton écrivait déjà : « Si j’ai vu plus loin, c’est en me tenant sur les épaules des géants. »

Depuis, la reconnaissance de cet héritage intellectuel collectif est devenue standard dans la recherche scientifique. En science et ingénierie, aujourd’hui, 90 % des publications sont d’ailleurs écrites par des équipes.

Ces trois dernières décennies, l’avènement d’internet puis des réseaux sociaux a participé à l’effacement des limitations traditionnelles de l’intelligence collective, des sociétés « des savants » exclusives aux revues à accès payant, en passant par l’opacité du système de revue par les pairs.

La recherche académique vit une facilitation technologique et une ouverture sans précédent permettant à une grande diversité d’acteurs d’interagir de manière immédiate et distribuée. On observe une croissance sans précédent des revues en accès ouvert et de sites d’archivage d’articles.

Hors du système académique, des communautés non institutionnelles voient le jour : hackersbio-hackers ou encore makers s’auto-organisent en ligne et participent à l’effort collectif de production de connaissance. C’est ce terreau fertile qui permet une réaction sans précédent à la crise de Covid-19.

Le Covid-19 réveille l’intelligence collective

Au départ de l’épidémie, on a pu voir la recherche « traditionnelle » s’accélérer et ouvrir considérablement ses moyens de production. Des journaux prestigieux, comme ScienceNature, ou encore The Lancet, qui font d’habitude payer pour l’accès à leurs articles, ont ouvert l’accès aux publications sur le coronavirus et le Covid-19.

Des données sur la progression de l’épidémie sont mises à jour quotidiennement – celles de l’Université John Hopkins par exemple sont le fruit d’un travail ouvert et collaboratif et ont déjà été réutilisées près de 9 000 fois sur la plate-forme de collaboration Github par des projets tiers.

Des résultats sont publiés immédiatement sur des serveurs de pré-publication en accès ouvert ou sur les sites des laboratoires mêmes. Algorithmes et visualisations interactives sont en ligne sur GitHub ; vidéos éducatives et de vulgarisation sur YouTube.

Les chiffres donnent le vertige, avec à ce jour plus de 45,000 articles académiques académiques publiés sur le sujet.

Plus récemment, des initiatives populaires réunissant des acteurs variés ont émergé hors des cadres institutionnels, utilisant des plates-formes en ligne. Par exemple, une communauté de biologistes, d’ingénieurs et de développeurs a émergé sur la plate-forme de collaboration Just One Giant Lab (JOGL) afin de développer des outils à bas coût et open-source contre le virus. Cette plate-forme, que nous avons conçue avec Léo Blondel (Harvard) et Thomas Landrain (La Paillasse, PILI) au cours de ces trois dernières années, a pour vocation d’être un institut de recherche virtuel, ouvert et distribué autour de la planète.

La plate-forme permet à des communautés de s’auto-organiser pour apporter des solutions innovantes à des problématiques urgentes et requérant des compétences fondamentalement interdisciplinaires ainsi que des connaissances « de terrain ». Elle agit comme clé de voûte afin de faciliter la coordination par la mise en relation entre besoins et ressources au sein de la communauté, l’animation autour de programmes de recherche, et l’organisation de challenges.

En particulier, l’utilisation d’algorithmes de recommandation permet de filtrer l’information pour que les contributeurs puissent suivre l’activité et les besoins de la communauté les plus pertinents, fluidifiant la collaboration et facilitant la mise en place d’une intelligence collective.

Lorsque le premier projet lié au Covid-19, un test de diagnostic open source et à bas coût, y est né il y a quatre semaines, on a pu assister à une véritable ruée sur la plate-forme. Le nombre de contributions par minute n’a cessé d’augmenter  : des centaines d’interactions, création de projets, échanges… Si bien que le serveur hébergeant la plate-forme ne tenait plus ! En seulement un mois, ce furent plus de 60 000 visiteurs venant de 183 pays, dont 3000 contributeurs actifs générant plus de 90 projets, allant de designs de masques de protection à des prototypes de ventilateurs à bas coût.

Cette communauté massive s’est rapidement organisée en sous-groupes de travail, mêlant des compétences et des univers variés : data scientists de grandes entreprises, chercheurs en anthropologie, ingénieurs et biologistes se côtoient ainsi dans cet univers virtuel.

La personne la plus active, coordinatrice émergente de la communauté s’avère même être… une lycéenne de 17 ans de Seattle ! Cette initiative est aujourd’hui un programme de recherche à part entière, OpenCOVID19, avec 100 000 euros de financements de Axa Research Fund à redistribuer aux projets émergents selon un système de revue par la communauté, en partenariat avec l’AP-HP pour faciliter l’évaluation et la validation des designs destinés à un usage hospitalier, et plusieurs axes majeurs : diagnostique, prévention, traitement, ou encore analyse de données et modélisation.

Carte des compétences partagées par les participants à la plate-forme JOGL sur les projets Covid-19, et leurs interactions. Marc Santolini, JOGL, CRIAuthor provided

L’auto-organisation de communautés a été l’apanage du monde open-source et l’origine de projets massifs tel que Linux. Elle devient aujourd’hui apparente dans la résolution de problèmes globaux et multi-disciplinaires, mettant la diversité des compétences au service de la complexité.

L’intelligence collective, c’est quoi ?

Si nous pouvons mesurer une intelligence individuelle via la performance à diverses tâches et ainsi dériver un « quotient intellectuel » individuel (le fameux QI), alors pourquoi ne pas mesurer l’intelligence d’un groupe d’individus par leur performance à des tâches collectives ?

Des chercheurs ont démontré en 2010 l’existence d’un « facteur c » d’intelligence collective prédictif de la performance de groupe aux diverses tâches.

Pour qu’un groupe maximise son intelligence collective, nul besoin d’y regrouper des gens avec un fort QI. Ce qui compte, c’est la sensibilité sociale des membres, c’est-à-dire leur capacité à interagir efficacement, leur capacité à prendre la parole de manière équitable lors des discussions, ou encore la diversité des membres, notamment la proportion de femmes au sein du groupe.

Autrement dit, un groupe intelligent n’est pas un groupe formé d’individus intelligents, mais d’individus variés qui interagissent convenablement. Et les auteurs de conclure : « il semblerait plus facile d’augmenter l’intelligence d’un groupe que celle d’un individu. Pourrait-on augmenter l’intelligence collective, par exemple, grâce à de meilleurs outils de collaboration en ligne ? »

C’était l’esprit à l’instauration de la plate-forme JOGL : on peut mesurer en temps réel l’évolution de la communauté et l’avancée des projets, ce qui permet de mettre en place une meilleure coordination des différents programmes, dont bien sûr les programmes Covid-19.

Les données offrent aussi un étalon quantitatif de « bonnes pratiques » facilitant l’intelligence collective, permettant l’avancée de recherches fondamentales sur les collaborations que nous menons au sein de mon équipe de recherche au Centre de Recherches Interdisciplinaires de Paris. En effet, en mettant en action les outils de la science des réseaux, nous étudions comment ces dynamiques collaboratives sous-tendent l’avancée des connaissances.

Réveil éphémère ou bouleversement à long terme ?

Comment faire en sorte que ces révolutions se pérennisent ? S’il est un enseignement que nous apprennent les « hackathons », ces événements mettant en œuvre les principes de l’intelligence collective pour générer des projets sur un ou deux jours, c’est qu’il est difficile de stabiliser l’activité de ces projets dans le temps, après l’effervescence de l’événement.

Même s’il est tôt pour tirer des conclusions à ce sujet dans le cas d’OpenCOVID19, plusieurs pistes existent pour penser le futur de telles collaborations massives.

Un point commun des communautés qui deviennent rapidement immenses est qu’on y est rapidement perdus ! Qui contacter pour résoudre tel problème ou répondre à telle question ? La solution : une « architecture de l’attention » permettant de guider les individus là où leur talent serait le plus apte à la progression du projet. Autrement dit, c’est dans les systèmes de recommandation, ces mêmes algorithmes qui ont fait le succès des réseaux sociaux tels que Twitter, Instagram ou Facebook, que réside le graal de ces communautés.

Une telle approche, basée sur les fondamentaux de la science des équipes et la science des réseaux, permet d’utiliser les traces digitales laissées par la communauté (interactions, discussions, projets réalisés, compétences déclarées) pour présenter dans un flux d’activité quelle serait la meilleure personne à contacter, le projet le plus pertinent à aider, ou encore la tâche la plus logique à produire par la suite.

Au cœur de l’architecture de JOGL, de tels algorithmes permettent ainsi de favoriser ces rencontres hasardeuses qui s’avèrent être de manière inattendue bénéfiques à un projet.

Le développement de tels algorithmes de recommandation au profit de collaborations massives nécessite l’apport de disciplines variés, allant de l’informatique aux sciences sociales, en passant par les mathématiques ou l’éthique. Finalement, le futur de l’intelligence collective se retourne sur lui-même : car c’est bien l’intelligence collective qui devra se mettre au service de son propre devenir.